Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin

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Pia Pera, Arthaud, 2019

 

Pia Pera est née à Lucca en 1956 (Toscane, Italie) et est décédée en 2016 dans la même ville au milieu de son jardin. Professeure de littérature russe à l’Université de Trento, elle a été traductrice de cette langue slave à l’italien mais a également beaucoup écrit sur le jardin. Le jardin. C’est le thème central de ce roman. Atteinte d’une maladie dégénérative, elle livre dans son roman le sentiment du jardinier face à la mort. C’est son rapport au jardin, celui pour lequel elle déployait toute sa merveilleuse énergie, qui meut. Ainsi écrit-elle, dès le premier chapitre.

« La conscience de subir moi aussi, à la façon d’une plante, les dégâts des intempéries : je peux me dessécher, me flétrir, partir en morceaux, et surtout, je ne peux plus bouger à ma guise. Loin de rester celle dont dépend le bien-être du jardin, je me sais exposée aux contingences, vulnérable. Si le jardin a pu être le lieu où contempler les métamorphoses et l’impermanence, maintenant l’accélération du courant m’impose la conscience de m’y trouver moi-même immergée. Je ne suis plus un observateur extérieur, venu disposer et administrer. Je suis moi-même soumise à une force. D’où un sentiment de fraternité vis-à-vis du jardin, une sensation plus aiguisée d’en faire partie. »

Son livre est écrit sous forme de notes, celles qui lui viennent à l’esprit, un journal de sensations, de sentiments, d’espoir, de doutes, de peur, de résignation etc.  Tous ces sentiments qui lui arrivent avec cette maladie qu’est la sclérose en plaques. L’espoir de guérison, l’attente des médecines alternatives, les déceptions empruntent de recul et d’humour, mais la maladie qui demeure et qui rythme ces pages si belles à lire.

Son secours, elle va le chercher et le trouve chez ses proches qui lui rendent visites, dans les livres – nous y reviendrons – et bien entendu dans son jardin. Parfois les plantes apparaissent comme des métaphores de la vie, ainsi en est-il de ce joli passage sur l’ipomée qui « après avoir fait son chemin sans rien demander à personne, […] montre sa force, sa beauté, son élégance et peut-être par dessus tout, cette saveur unique de la liberté, la volonté de vivre, la chance d’avoir sauvé sa peau en tombant juste au bon endroit à point nommé ». Qu’elle plaisir de lire ses mots et de se sentir comme projeter physiquement au milieu de ses allées et de sentir le parfum des plantes.

« Le jardin est devenu immense, trop grand pour être parcouru en une seule fois. Je m’assois sur le banc – je ne l’avais encore jamais fait : je n’en avais jamais eu le temps auparavant. Je reste assise là, ce que je vois me surprend ; la nuance soutenue de la rose trémière à peine éclose ; le fenouil vert bronze qui affleure, léger, au ras du rideau de buis, les bulbes de certaines fleurs jaunes, parfumées, entre le tronc d’un poirier en espalier et le suivant. Le jardin, devenu si grand qu’il me fait l’effet d’un monde à part, c’est vraiment le lieu idéal pour vivre cette ultime longue et lente séparation d’avec le monde. »

Son jardin donc, et les livres. D’abord Emily Dickinson, c’est d’un vers de l’auteure britannique qu’elle a tiré le titre de son ouvrage « Je ne l’ai pas encore dit à mon jardin », et de nombreux auteurs dont elle découvre l’œuvre comme Derek Jarman qui est également cinéaste, ou qu’elle redécouvre tels Pavel Florensky, Spinoza, J. D. Salinger, Socrate, Pouchkine, Carver, Calvino et encore bien d’autres. Ils nourrissent sa réflexion, répondent ou non à ses questionnements, mais rythment les pages du roman. Mais c’est bien ce jardin pour lequel elle a donné tout son amour des plantes et de la culture qui revient inévitablement et inexorablement comme toile de fond de son bonheur de vivre et de son attente de mourir.

« I haven’t told my garden yet – non, mais le jardin s’est déjà habitué à voir d’autres personnes prendre soin de lui. Certes, mon rôle n’est pas terminé : je choisis qui s’en occupe à ma place. Mais, dans un sens plus profond, je n’ai jamais été tout à fait seule à m’occuper de mon jardin : et c’était même le jardin qui prenait soin de moi quand il me donnait, en apparence, tant de chose à faire. Maintenant, le jardin est le refuge où je passe ce temps physiquement peu actif, dans une sensation de paix, de sérénité. Je le vois par la fenêtre, quand je suis étendu sur le divan pour lire. Je discerne sa présence bénéfique, même si, par ces journées trop chaudes, il ne me pousse pas jusqu’à ses limites. Et voici comment se présente, dans ce cas, l’histoire du jardinier et de la mort : il n’est pas douloureux de se réfugier dans un lieu pour y mourir. Un lieu où mourir fera un peu moins peur. Où il sera possible de ne pas se donner trop d’importance en songeant à l’inévitable « ne plus être », un jour. En acceptant calmement d’être quelque chose de petit et d’indéfini, un tout petit point dans le paysage. »

 

 

 

2 commentaires on “Ce que je n’ai pas encore dit à mon jardin

  1. J’ai découvert ce livre dans une librairie au rayon littérature italienne. J’ai lu ce livre et l’ai recommandé à une amie. Elle a apprécié. Le livre intéressera tous les jardiniers qui se soucient de transmettre aux générations futures un héritage spirituel pérenne.
    La lecture est aisée et sensible. Je partage ce commentaire. Ce livre fait partie d’une collection de témoignage sur les jardins comme le journal de mon jardin de Vita Sackville West et d’autres auteurs. Ce livre ouvre la réflexion sur le dialogue du jardinier avec son jardin. Très intéressant.

    1. Merci beaucoup pour le partage de vos impressions de lecture. Nous espérons que celles-ci seront partagées par les lecteurs de la bibliothèque.

      Très belle journée.
      L’équipe de la bibliothèque

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