Entretien avec Didier Willery, auteur du livre « Dingue de plantes »

Didier Willery est un jardinier passionné, il cultive de nombreuses plantes dans son propre jardin et gère les collections végétales (8 500 espèces et variétés) du jardin du Vasterival en Normandie. Auteur de nombreux ouvrages, il revient pour la SNHF sur son dernier livre Dingues de plantes, un entretien qui est également l’occasion de découvrir quelques conseils pratiques et avisés pour prendre soin de votre jardin.

 

 

Quels sont les personnages et les ouvrages qui vous ont influencé dans votre manière de cultiver votre jardin ?

– La princesse Greta Sturdza, créatrice du jardin du Vasterival, a été une influence majeure.  Autodidacte, elle a tout appris grâce à l’observation, d’abord de la nature et ensuite des jardins. Cette observation l’a conduite à une pratique différente, concernant les densités de plantation par exemple : à l’école – en théorie – j’ai appris que deux arbres devaient être plantés à sept mètres les uns des autres, alors que Greta Sturdza pouvait, elle, en planter trois ou quatre sur sept mètres.
Jean-Pierre Hennebelle également : celui-ci avait une pépinière dans le Pas-de-Calais à Boubers-sur-Canche avec déjà, au début des années 80, 6 000 espèces et variétés de plantes. Autodidacte, il a lui aussi appris en observant.
J’ai donc eu deux mentors importants pour qui l’observation était primordiale.

J’ai été aussi très influencé par les écrits de Gilles Clément. Je le mentionne d’ailleurs plusieurs fois dans mon ouvrage Dingue de plantes. Dans le milieu des années 80, il publiait ses premiers écrits sur le « Jardin en mouvement » et le « Jardin planétaire ». À l’époque, c’était un extraterrestre, personne ne le comprenait. Il avait déjà une influence sur ma pratique du jardin car je retrouvais ce que j’avais pu lire chez William Robinson (auteur de l’ouvrage The wild garden) mais avec une volonté plus forte de s’inspirer de la nature, sans concession. Cela explique pourquoi il n’était pas du tout compris. Il tranchait avec ce que l’on pouvait voir dans les magazines de cette époque qui étaient majoritairement des jardins classiques à la française, c’est-à-dire des jardins bien définis, sous contrôle. Lorsqu’il évoque par exemple la possibilité de « laisser des rosiers s’étaler dans l’herbe des pelouses », forcément les gens ne comprenaient pas du tout, ce qui est dommage.

Quels sont les idées reçues sur la pratique des jardins que vous battez en brèche dans votre ouvrage Dingue de plantes ?

Allée jardin 2 Il y a dix idées reçues par page dont je prends le contre-pied dans mon livre ! J’avance l’idée, par exemple, du « moins on travaille, plus on récolte » que je mets en pratique tout le temps.
Les méthodes traditionnelles de jardinage vont à l’encontre de cette démarche. Nettoyer, biner, bêcher, désherber nous crée du travail, et la fertilité du sol baisse de façon dramatique. On tente par ces techniques d’éradiquer les mauvaises herbes alors qu’elles ont une véritable fonction. Quand une plante spontanée arrive à un endroit, son rôle est de contrecarrer les déficiences du sol.
Elles n’arrivent jamais par hasard : plus on les enlève et plus on aggrave la carence du sol. Il y a énormément d’exemples similaires : plus on taille ses rosiers, plus on les rend malades ; plus on désherbe, plus on crée des conditions désertiques de stress et plus les plantes sont sensibles aux maladies.
Dans mes conférences, je me rends compte que beaucoup de gens ont fini par constater cela également, mais comme on ne retrouve nulle part cette idée du « moins on travaille, plus on récolte », et que beaucoup de vieilles habitudes ont la vie dure au jardin, ces mêmes personnes sont un peu perdues. Retrouver cette idée qu’elles-mêmes partagent mais qu’elles n’osent pas mettre pleinement en pratique, les conforte et leur permet de la mettre en place dans leur jardin.

Néanmoins, malgré le fait de préconiser peu d’interventions dans les jardins, y a-t-il certains gestes essentiels que vous recommandez ?

PlantesPour moi, le geste essentiel est la taille d’éclaircie. Je préfère planter beaucoup et laisser les plantes coloniser les espaces libres pour ensuite intervenir en faisant une éclaircie. La taille permet de sculpter, de rétablir des équilibres. C’est une intervention qui est créatrice où il s’agit d’alléger, d’équilibrer, de donner de la beauté. Quand on désherbe des pissenlits ou des orties, on améliore l’aspect esthétique mais c’est également une corvée. Tandis que lorsqu’on enlève une branche de menthe trop alanguie ou une branche de forsythia qui penche trop sur une pivoine, on rétablit des équilibres. C’est simple et créatif, et tout ce qui est créatif est valorisant. Beaucoup plus valorisant qu’un travail de désherbage !

Vous évoquiez précédemment le jardin à la française, vous appliquez ce modèle que vous articulez avec un type de jardin plus libre, plus souple, vous citez d’ailleurs la phrase de Gilles Clément dans votre ouvrage : « Il faut faire  le moins possible contre et le plus possible avec la nature ». Ces deux conceptions du jardin sont-elles compatibles ?

Allée jardin 2Le jardin « à l’anglaise » (même si je n’aime pas beaucoup cette expression) s’applique très bien dans certains jardins (comme au Vasterival par exemple) mais le plus simple est de revenir à nos racines, on ne peut pas en faire abstraction. Au départ, dans mon jardin, j’étais parti sur ce modèle, et c’est un ami qui m’a incité à tracer un jardin beaucoup plus simple avec des lignes droites et des angles droits, « à la française » donc. Et, effectivement cela correspond davantage à nos racines, à l’esprit français ou, en tout cas, à l’esprit des gens qui visitent le jardin. D’un point de vue pratique, ce sont des formes qui sont beaucoup plus simples à entretenir : la largeur des allées est calculée en fonction de la largeur des tondeuses. C’est un tracé qui a prouvé son efficacité puisqu’ il est réalisé depuis plus de 20 ans et n’a pas bougé depuis.
Ce que j’aime surtout, c’est le contraste. J’apprécie moins les jardins où un style et certaines essences prédominent comme à Versailles ou d’autres grands parcs à la française. Tout y est très strict avec des plantations extrêmement contrôlées. Pour moi, ce que l’on fait de mieux est l’opposition d’un tracé strict avec des plantations en liberté. Je ne suis pas le seul à le faire, on peut voir cela au Jardin Plume en Normandie. C’est un jardin que j’adore, il y a une structure très forte et en même temps très simple, composée uniquement de carrés avec des largeurs différentes en damier mais traité avec des plantes en liberté, avec notamment beaucoup de graminées. Quand on oppose souplesse et rigidité, on obtient quelque chose d’attrayant à l’œil et de plus facile à entretenir.

Justement, à propos d’entretien, vous indiquez dans votre ouvrage que vous consacrez une demi-journée de travail par semaine à votre jardin.

Je passe surtout mon temps à planter et composer, mais pour l’entretien seul : c’est bien moins que cela ! J’ai surtout une grosse semaine de travail entre Noël et le Nouvel An. Je laisse d’abord sécher sur pied pendant l’automne et ensuite fin décembre je rase tous les massifs qui sont à base de vivaces et de plantes herbacées. Car quelques semaines après, le cycle repart vers mi-janvier, avec notamment les crocus et perce-neiges qui font leur apparition.

Allée jardin 3Au sujet de mes massifs, ceux-ci sont extrêmement denses, plantés comme des prairies sauvages où chaque nouvelle plante arrive et se superpose à la précédente. Il n’y a donc pas de fleurs fanées à enlever, et surtout pas de place pour les mauvaises herbes. A l’inverse, si j’ai envie de garder certaines plantes, comme les menthes qui souvent disparaissent parce qu’elles n’ont pas assez de place, je les arrache ! Cela permet de les stimuler un peu pour qu’elles restent vivaces et vigoureuses. Je pense en effet que lorsque l’on arrache un végétal, le bout de racine restant concentre l’énergie vitale de la plante. Celle-ci déborde ainsi d’énergie pour repousser plus vigoureusement.
Ce phénomène explique l’arrachage de plantes jugées envahissantes : cela leur permet de repousser de plus belle. Si on les laisse tranquilles, si on leur laisse leurs racines, elles se faufilent, voyagent un peu mais n’ayant pas assez de place, elles perdent de l’énergie et finissent par s’épuiser et disparaitre complètement, concurrencées par les autres. Même le liseron se comporte ainsi…
Il est très difficile pour les jardiniers traditionnels d’admettre cela. Il y a parfois des oppositions. Récemment, j’ai fait une intervention à Orléans. Lorsque j’ai émis l’idée que le meilleur moyen de se débarrasser des chardons est de les laisser fleurir, certains l’ont pris comme une provocation. Une personne du public m’a d’ailleurs dit : « Monsieur, il y a obligation d’arracher les chardons avant le 14 juillet ». Il y a les lois des hommes et celles de la nature…
On sait désormais que les graines de chardon ont besoin de 50 années de dormance avant de pouvoir germer, et elles ne peuvent germer que sur un terrain qui est déficient en potasse et à la suite d’un bouleversement (glissement de terrain, un passage de tracteur, etc.). Il faut toutes ces conditions pour qu’un chardon arrive à germer. Dans un jardin pas trop cultivé, il n’y a aucun risque.

Étant donné que nous sommes dans le détail de vos plantes et pour recouper avec le cycle de conférences « Fabuleuses Légumineuses » de la SNHF, comment ces plantes s’inscrivent-elles dans la conception de votre jardin ? Quel est leur rôle ?
[Retrouvez la page Hortalia consacrée aux journées de conférences et d’échanges « Fabuleuses légumineuses »]

Je m’y intéresse depuis quelques années. Au départ elles avaient un rôle purement esthétique, j’avais complètement éludé cette notion de plantes qui nourrissent les autres. En effet certaines plantes, un peu exigeantes, apprécient un petit « coup de pouce » pour avoir des productions plus importantes. C’est notamment le cas de certains légumes, de rosiers ou d’arbres fruitiers. C’est là que les légumineuses ont un rôle à jouer et cela explique pourquoi je les inclus de plus en plus dans mes plantations.

Indigofero DosuaIl y a à la fois les légumineuses utiles, productives (les pois, les haricots, les fèves), mais aussi les ornementales comme les pois de senteur vivaces, ou les Indigofera, les Desmodium, les Campylotropis et les Lespedeza (des petits arbustes méconnus qui se comportent comme des plantes vivaces ; vous pouvez complètement les raser durant l’hiver et ils repartiront de plus belle au printemps prochain).

Mon « coup de cœur » sont les trèfles blancs, Trifolium repens, avec des feuillages colorés très intéressants. Mélangés aux plantes, par exemple avec des fraisiers, leur développement est bien plus important. L’action des trèfles sur les plantes est conséquente. Je les laisse s’échapper dans les pelouses, ce qui donne des ensembles colorés amusants. Cela permet de réhabiliter le trèfle dans l’imaginaire des gens. On le combat avec des produits sélectifs, alors que sa simple présence dans le gazon rend inutile tout apport de fertilisant.
L’espace d’origine de mon verger était un paddock pour 2 chevaux. Quand ils sont partis, l’espace, qui avait été très tassé et piétiné était impossible à travailler.  Je ne pouvais pas labourer avec un engin, faute de pouvoir y accéder. J’ai tenté de semer du gazon, mais il n’a pas levé.  J’ai donc semé du trèfle, qui a germé en une dizaine de jours. Il s’est développé, puis le gazon est venu s’installer. Très souvent, les légumineuses sont de formidables plantes pionnières. Le trèfle a préparé le terrain pour le gazon, et d’autres fleurs sauvages sont arrivées par la suite (achillées…). Je complète désormais cet espace avec d’autres plantes vivaces, notamment des bulbeuses.

Ma légumineuse « préférée » est le Lathyrus vernus qui est un petit pois à trois coloris (bleuté, rose tendre et blanc) de 25 cm de hauteur et de largeur, avec une floraison printanière en forme de touffe. Il est très élégant en sous-bois pour relever les hellébores qui terminent leur floraison. Le pois nourrit également les hellébores hybrides, un peu plus voraces que les sauvages.

Pour recouper avec la bibliothèque de la SNHF, nous allons revenir aux ouvrages. Y a-t-il des ouvrages qui vous ont vraiment influencé dans votre parcours ?

Il y en a beaucoup, mais je citerais avant tout :

The Wild Garden de William Robinson,
les 4 ouvrages de Beth Chatto : Gravel garden, Shade garden, Moist garden et Dry garden,
l’Œuvre intégrale de Gilles Clément,
Les plantes vivaces et leurs milieux, de R. Hansen et F. Stahl,
et l’Encyclopédie des plantes bio-indicatrices, en 3 volumes, de Gérard Ducerf.

Bibliographie de Didier Willery

Dingue de plantes, Ulmer, 2015. JEV-M WIL
Jardins contemporains, avec Brigitte et Philippe Perdereau, Ulmer, 2014
Arbres – Ulmerium, Ulmer, 2014
Arbustes – Ulmerium, Ulmer, 2014
Vivaces – Ulmerium, Ulmer, 2013
Les plus beaux jardins de graminées, avec Philippe Perdereau, 2012
Arbustes, mode d’emploi, Ulmer, 2004, 2010. JEV-M.2
Vivaces, Mode d’emploi Ulmer 2005, 2011
Que planter à l’ombre, Ulmer, 2009. JEV-M.10
Le Vasterival, un jardin pour les quatre saisons, avec la princesse Greta Sturdza, Ulmer, 2005. JEV-G.12
Clématites, bien les utiliser au jardin, avec Arnaud Travers, Ulmer, 2004, 2010. ARB-M.5
Plantes grimpantes, avec Arnaud Travers, Ulmer, 2001. ARB-M
Le petit Larousse du jardin facile, Larousse, 2010. TEC-A
Taille inratable, Les petits Truffaut, 2007
Jardins sauvages, l’art et la manière, La Maison Rustique, 2009        
1000 Mariages de plantes, Bordas éditions, 1998. JEV-M.3

L’équipe de la bibliothèque et Amaury Vignes, chargé de mission à la SNHF, remercient Didier Willery pour l’entretien qu’il nous a accordé ainsi que pour ses compléments.

 

 

 

 

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